mai 2023

« Il faut aider les jeunes à ne pas perdre le lien »

Christelle Roux-Amrane est psychologue. Egalement présidente d’Info Jeunes Saône-et-Loire, elle est particulièrement attentive au mal-être grandissant dans les nouvelles générations.

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On entend beaucoup de préoccupations liées à la santé mentale des jeunes. Notez-vous des évolutions récentes dans votre pratique de psychologue ?
Je remarque que de plus en plus de jeunes collégiens ou lycéens souffrent de phobie scolaire, chose que je ne voyais pas avant. Là, on a des jeunes qui, du jour au lendemain, n’arrivent plus à pousser la porte de leur établissement. Je constate depuis à peu près 2 ans que les crises d’angoisse liées à l’école sont de plus en plus fréquentes. Et ce sont les mêmes symptômes que pour un burn-out en milieu de travail. Certains proviseurs disent même qu’il faudrait instaurer plus de souplesse pour permettre à certains de suivre les cours à distance.

Quelles recommandations faites-vous à ces jeunes ?
Déjà de ne pas perdre le lien. Il faut les inciter à aller vers les services du lycée ou du collège pour en parler, car cette situation n’est en général ni de la faute du lycée, ni de celle des parents, ni de celle du jeune lui-même. Le psychologue peut-être intéressant par rapport à cette problématique de lien social. Nous-mêmes, psychologues, devons nous adapter à ce nouvel état des lieux, avec des situations qui relèvent plus de la psychologie sociale que de la psychologie clinique. Ensuite, il faut adapter la réponse à chaque cas car le jeune a besoin de se reconstruire. Il est souvent nécessaire de se
mettre dans un cocon, de rester à la maison pour y arriver.

Est-ce que le harcèlement, notamment lié aux pratiques numériques, est en cause ?
Les lycées et les collèges font beaucoup de prévention là-dessus, mais les cas sont plus souvent liés à une angoisse face à un milieu scolaire qu’à du harcèlement. Sans nier l’existence du harcèlement, qui est complexe dans sa définition, à laquelle nous devons répondre par ailleurs d’un point de vue sociétal.

On évoque la pandémie. C’est une réalité ?
La période Covid est un des facteurs qui a fait émerger la problématique de la santé mentale des jeunes. On observe une hausse des situations depuis. Les jeunes se sont rendu compte qu’on pouvait être malade et mourir du jour au lendemain. Forcément, cela créé des angoisses.

L’écoanxiété liée au changement climatique est également évoquée. Les jeunes y sont-ils plus sensibles ?
C’est peut-être la même proportion que pour les adultes, mais à l’adolescence on a une sensibilité différente, avec peut-être plus envie de convaincre. L’écoanxiété est un sentiment naturel qui ne se résout pas forcément en passant par un psychologue, mais aussi en agissant. Entrer en action, c’est positif.

Est-ce que les divers écrans, très présents dans la vie des nouvelles générations, ont un effet ?
Bien sûr que ça joue dans la mesure où le cerveau se construit durant l’adolescence. Mais souvent, vers 16 – 17 ans, ils décrochent un peu. Mais ça reste un passage compliqué. Et on n’a pas encore de visibilité sur les jeunes qui dès 3 ou 4 ans ont une manette entre les mains. Mais les jeux vidéo aident aussi à se construire et à imaginer. Ce n’est pas seulement négatif. C’est une question de mesure. Etre en permanence sur son portable, c’est une activité incessante du cerveau qui donne moins envie d’apprendre. Alors que l’ennui est indispensable dans tous les apprentissages.

Voyez-vous d’autres causes ?
Je pense qu’on peut évoquer les divorces et séparations. Ce sont des situations dans lesquelles on oublie trop souvent les enfants. Il faut que les parents et la société toute entière soient attentifs car c’est une cicatrice qui peut rester ouverte à vie. Par ailleurs, c’est totalement nouveau, je reçois de jeunes de 16 – 17 ans qui s’interrogent sur leur identité de genre. C’est une situation qui peut être stigmatisante et qui peut avoir des effets négatifs, qu’on l‘encourage ou qu’on la décourage. C’est nouveau pour nous, psychologues et il faut que nous nous montrions aptes à re-créer du « ciment » affectif entre les
parents et leur enfant, parents qui ont besoin de re-connaître à nouveau cet enfant comme étant le leur.

La création de la formation aux premiers secours en santé mentale peut-elle être utile ?
J’en suis persuadée. Cependant, les pouvoirs publics n’ont pas encore pris en compte l’absence de psychologues et psychiatres dans certaines zones. Sur Doctolib, pour la Saône-e-Loire, on en trouve respectivement, seulement 38 et 3. Le
gouvernement a mis en place une prise en charge de séances, mais limitée à 30 euros et pour certains psychologues ce tarif n’est pas économiquement viable. En ce qui concerne les jeunes en Saône-et-Loire, Info Jeunes 71 va travailler sur le thème pour la rentrée prochaine. Nous sommes un levier essentiel pour informer les jeunes confrontés aux violences intrafamiliales notamment.

Recueilli par S.P
En photo
Christelle Roux-Amrane (à droite) à la tribune du forum national des élus
Info Jeunes, le 14 octobre 2022 au Sénat

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