L’esport suivrait-il le modèle du sport traditionnel jusque dans ses valeurs virilistes ? Celui d’un domaine créé avant tout par et pour les hommes. C’est ce qu’il ressort d’une audition menée au Sénat le 26 mars dernier. Un univers fermé aux joueuses ? Le seul fait de poser la question montre qu’il existe un problème. Aujourd’hui, en France, elles sont pourtant majoritaires dans la pratique, notamment parmi les 16 – 30 ans. Mais lorsqu’on aborde la compétition et le secteur pro, le taux de femmes tombe à 7 %. Les débats où étaient conviées joueuses ou salariées de l’esport montrent que si l’on peut expliquer ce décalage par un moindre intérêt ou un sentiment d’illégitimité suivi d’autocensure, il vient quand même très fortement d’un comportement masculin général qui entend conserver un domaine réservé, générant un
« environnement d’entre soi » qui rend l’accès aux équipes très difficile. Qu’elles soient dans l’événementiel comme Anna Bressan et Christine Kev, journaliste comme Raphaëlle Cordes, directrice juridique comme Céline Ferté ou joueuse comme Léanaëlle Salmier, le constat est assez unanime. Leurs témoignages l’affirment : dans les équipes mixtes, les femmes sont vite considérées comme le maillon faible en cas d’échec et vite mises à l’écart si elles s’avèrent plus douées que les hommes. Il y a du harcèlement organisé afin de faire descendre les femmes dans les classements. Eve Monvoisin dit avoir été refusée dans des équipes parce qu’
« une femme est par définition moins forte qu’un homme ». Maya Henckel a été écartée par un staff parce que les
« joueurs seraient plus concentrés sur le fait de flirter avec elle que sur le jeu ». Plus grave encore est le comportement globalement toxique à leur encontre : remarques désobligeantes, sexistes, déplacées, insultes, menaces de mort et de viol ne sont pas des exceptions. 40 % des femmes déclarent avoir subi du harcèlement en ligne en jouant, toxicité favorisée selon les intervenantes par le distanciel et « l’écran de l’écran ». A tel point qu’a été créé le dispositif
Checkpoint Women in Games pour améliorer les conditions de sécurité lors des événements en présentiel. A tel point que certaines ont voulu créer des équipes et des compétitions féminines alors qu’il n’y a aucun obstacle à la mixité et que
« la performance ne dépend que du talent, du travail et de la stratégie. » Mais là, ce sont les éditeurs, propriétaires des jeux, qui s’opposent en cantonnant les compétitrices à la portion congrue. En 2026, il n’y aurait par exemple plus que 2 équipes féminines League of Legends en Europe en raison des contraintes imposées. Cela ne s’arrête pas là. Chez les quelques compétitrices, on note une inégalité de contrats de travail et de rémunération par rapport aux hommes.
Stéphane Paris
Commentaires
Afin de poster un commentaire, identifiez-vous.