Les notes de la 20th Century Fox résonnent sur la place de la Libération, à Dijon. Elles annoncent le début de ce concert pas comme les autres : les quelque 200 musiciens et musiciennes se sont réunis à l’occasion de la manifestation de ce 5 novembre, organisée dans la continuité des revendications lycéennes des dernières semaines. Cinq musiciennes se sont chargées de coordonner l’événement, raconte l’une d’entre elles, Elise : « Nous avions envie de faire quelque chose, après avoir vu les images de l’Orchestre du Nouveau Monde (ONM) se faire gazer place de la République, lors de la manifestation à Paris, le 17 octobre ». Finalement, ce même orchestre – créé en 2022 par Etienne Charrier, alors âgé de 20 ans –, a lancé, lundi 2 novembre, « l’appel du Nouveau Monde » : « Que des orchestres se lèvent partout où les luttes prennent vie ! » ont-ils écrit sur leur site. Une invitation qu’ont bien entendu les Dijonnais, mais qui a aussi trouvé son écho de Lille à Marseille, de Brest à Strasbourg, en passant par Tours, Lyon ou Périgueux.
« Autre chose que des poubelles qui brûlent »
Face à l’orchestre, c’est Elise qui dirige. Le répertoire n’a pas été choisi au hasard : l’ONM a mis en libre accès de nombreuses partitions de morceaux liés à l’univers des luttes, mais aussi issus de la culture populaire. Emmenez-moi, de Charles Aznavour, suit ainsi Bella Ciao, L’Internationale, ou encore le thème de Star Wars. « La musique classique, ce n’est pas forcément de la musique que l’on joue dans la rue, remarque Djo, 30 ans, à côté de sa contrebasse. Mais là, ce sont des œuvres hyper accessibles, ça efface un peu les frontières. » Il est en effet rare de voir jouer un orchestre symphonique en dehors des salles de concert. « Ça ouvre à un autre public, estime Constance, 15 ans, et c’est beau ! Ça montre d’autres images que des poubelles qui brûlent ! » La lycéenne a participé aux manifestations des dernières semaines. Quand elle a entendu l’appel du Nouveau Monde, elle a décidé de venir chanter. Avec Clara, 20 ans, à ses côtés, ce sont elles qui entament le thème du film Hunger Games, The Hanging Tree, micro en main. Les violons, violoncelles, flûtes, saxophones, trompettes, cors et autres basses claires suivent. L’hymne laisse le public, qui s’est amassé progressivement sur la place, silencieux.
L'avenir de la culture en question
« Musiciens, musiciennes, faisons de notre art un acte de résistance, de solidarité et d’unification », scande Emma, l’une des coordinatrices de l’événement, dans son micro. « On montre que dans tout le pays, on peut s’engager pour manifester en musique, que c’est possible partout, pas seulement à Paris », se réjouit Alice, violoniste et étudiante à l’École supérieure de musique de Dijon. Les élèves de l’ESM sont d’ailleurs nombreux à être venus sur la place avec leur instrument, comme Arnaud, 27 ans, qui souhaite « remettre de la musique dans les revendications. » Des revendications qui concernent aussi leur milieu professionnel : « J’aimerais avoir un avenir comme musicienne professionnelle, confie Angèle, 22 ans, en 2e année à l’ESM, mais il y a un appauvrissement culturel, plus assez de subventions… Alors que la musique aussi mérite d’être rémunérée correctement ! Autant utiliser ça pour manifester ! », ajoute-t-elle en brandissant sa trompette.
Du côté des manifestants, le concert semble faire chaud au cœur. « Ça fait du bien, après la violence des blocus ! » affirme Rose, 15 ans, élève de 1re. Avec ses copines, elles ont participé aux manifestations et aux blocus du lycée Le Castel, à Dijon. Pour elles, la musique « est politique », et permet de « rassembler plein de monde, de faire passer un message puissant. » « Ça montre aussi que les jeunes sont capables de faire plein de choses, que nous ne sommes pas seulement devant nos écrans, à ne rien faire », renchérit Jeanne, 16 ans. Comme les autres manifestants, elles finissent par rejoindre le cortège, en direction de la place Darcy. Après avoir joué plus d’une heure, les musiciens commencent, eux, à remballer leurs instruments… sauf ceux qui décident de participer, en musique, à la suite de la manifestation.
Camille Jourdan
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